Par-delà objets techniques et objets ethnographiques

Contentons-nous de remarquer qu’on ne peut guère, en réalité, appréhender un fait technique qui ne soit aussi, dans le même temps, un fait social, symbolique et économique et que l’effort de l’ethnographie consiste à mettre en lumière cette totalité dynamique.” (MAIROT Philippe, “Musée et technique”, dans la revue Terrain n°16, 1991)

Partons du postulat : un objet technique est un objet ethnographique à part entière. Les séparations entre objets ethnographiques et objets techniques sont fausses et infondées puisque les derniers sont compris dans les premiers. Il n’y a pas tant de différence entre les artefacts du Quai Branly et ceux du Musée des Arts et Métiers. Le mode d’existence des objets techniques peut tenir dans la notion d’efficacité socio-technique. En ce sens, qu’est-ce qui sépare le masque du chamane de celui du soudeur ? Rien… Cela dit, on peut noter une fâcheuse tendance à considérer qu’un objet technique occidental puisse être gardé de la méthode ethnologique. Une machine est bien significative d’une ethnie puisqu’elle s’inscrit dans une culture, dans des modes d’actions, de croyances, dans des institutions, des organisations propres et singuliers à une société. Marcel Mauss qui est l’un des premiers à insérer la technique dans le champ des sciences sociales nous dit que “les techniques sont particulières à une société. Rien ne manifeste plus de différence entre deux traditions sociales que la différence encore énorme, même de nos jours, entre les outils et les arts de deux sociétés : les tours de mains et les formes d’instruments qu’elles supposent, de deux peuples aussi voisins que le Français et l’Anglais, sont encore presque absurdes : on y a des pelles et des bêches différentes ; et cette différence commande des façons de s’en servir, et inversement.» (MAUSS Marcel, Technique, Technologie et civilisation. Edition et présentation de Nathan Schlanger. Paris, Puf, coll. Quadrige, 2012)

Cette exclusion est gardienne d’une asymétrie profonde : « Des centaines d’ethnologues ont visité toutes les tribus imaginables, pénétré des forêts profondes, répertorié les moeurs les plus exotiques, photographié et documenté les relations familiales ou les cultes les lus complexes. Et pourtant, notre industrie, notre technique, notre science, notre administration demeurent fort mal étudiés.» (LATOUR Bruno, WOLGAR Steve, La vie de laboratoire, La production des faits scientifiques, Paris, La Découverte, 1996.)

Le conservateur-restauration de nos musées occidentaux est bien souvent confronté à des objets décontextualisés dont la raison d’être n’était pas exclusivement la finalité utilitaire, mais bien l’interaction avec un réseau socio-technique. La re-contextualisation préalable d’un objet avant toute entreprise de restauration parait essentielle, d’où l’importance des outils développés par les ethnologues : «Tout objet n’est qu’un moment de l’acte industriel. Il s’agit de replacer l’objet à son rang et à sa portion congrue, il faut replacer l’objet technique dans son industrie, l’industrie de son métier, le métier dans la société.» Marcel Mauss.

Il ne s’agit pas pour le conservateur-restaurateur confronté à ce type d’objets de se substituer à un ethnologue, un historien ou autres, mais d’utiliser les outils déployés par ses disciplines pour des finalités qui lui sont propres : la restauration matérielle de l’objet. Si l’histoire est une discipline que la conservation-restauration a digérée dans le sens où elle est tout à fait intégrée dans la démarche de compréhension d’un artefact, on ne peut en dire autant de l’ethnologie, de l’anthropologie et de la sociologie.  En vérité, peu d’éléments d’un point de vu typologique et des processus en cours, permettent de distinguer un masque rituel d’une culture non-occidentale muséifié d’une machine de laboratoire ou d’usine en cours de patrimonialisation. Cette réciprocité a d’ailleurs été soulevée a deux reprises, certes rapidement, lors de la refonte muséologique du Musée des Arts et Métiers en 1991 : « Il n’y a peut-être pas autant de différence qu’il semblerait entre, d’une part, le Musée de l’homme ou le Musée des arts et traditions populaires et, d’autre part, le Musée national des techniques. Et je me dis qu’un regard de nature ethnologique et anthropologique sur nos techniques serait probablement de nature à nous permettre de mieux les comprendre, et, sans doute, de mieux les maîtriser pour l’avenir puisque, après tout, c’est là notre objectif. » nous dit Jean-Marc Lévy-Lebond ; argument repris dans le débat par Françoise Hériter-Augé : « (…) bien que les techniques exotiques soient bien sur peu représentées dans ce musée, je dirais que bien des objets d’art africains sont des objets rituels qui sont des objets techniques. Ils ont une fonction sociale, ils servent, l’aspect esthétique étant une valeur ajoutée par nous. ». (”Les arts et métiers en révolution, Renaissance d’un musée”, Les Actes d’un Colloque scientifique international, Ed. Conservatoire National des Arts et Métiers, Musée National des Techniques, 1991)

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Au passage, à propos de cette esthétisation, il ne s’agit pas de dire qu’un objet technique n’a pas du point de vue de sa fabrication de caractère esthétique mais plutôt de voir comment une somme de sédiments culturels, des éléments perceptifs issus de l’art, de l’histoire du goût peuvent modifier notre perception esthétique de ces objets.

Dans la pratique de la conservation-restauration, le postulat de départ (un objet technique est un objet ethnographique) nécessite une méthode particulière afin de comprendre l’objet et de le restaurer en connaissance de ces qualités. Cette similarité dans l’approche suppose également que les méthodes développées en conservation-restauration des artefacts dit «exotiques», non-occidentaux, puissent être exportables aux objets techniques occidentaux. Par exemple, l’approche interdisciplinaire se pose exactement dans les mêmes termes : «Il est souhaitable que s’élabore une collaboration entre les conservateurs, les anthropologues (qui ont souvent laissé la culture matérielle de côté) et les restaurateurs. Une telle équipe interdisciplinaire pourrait permettre de répondre à des questions primordiales : que restaurer et pour quel usage ? Comment être certain qu’une intervention ne porte pas atteinte à l’intégrité d’un objet ? Que conserver, que restaurer et comment ?” (ROLLAND-VILLEMOT Bénédicte, “Les spécificités de la conservation-restauration des collections ethnographiques”, La lettre de l’OCIM n°56, 1998)

Le secours de l’ethnologie ou de la sociologie des sciences et des techniques est donc important afin de comprendre l’objet au-delà de ce qu’on suppose de lui. L’effort de documentation est en ce sens essentiel avec les limites qui lui sont propres (archives et documents lacunaires, témoignages contradictoires, …). On pourra véritable comprendre l’objet technique qu’en ayant décrit son usage ; usage dont la fonction utilitaire n’est qu’une facette. Quelle place et quelle signification donner aux modes de fonctionnement initiaux et évolutifs des objets techniques et comment s’en informer ? Quelles conséquences l’esthétisation des objets techniques a sur la conservation-restauration ? Comment, à travers l’acte de restauration ou de présentation, diminuer l’écart entre les usages passés de l’objet et son usage futur ? Comment repérer les traces d’usages et que gagne t-on à les préserver ? Les questions telles que : « faut-il remplacer les éléments pour recouvrer la fonction utilitaire de l’objet ? » prennent un éclairage particulier une fois cette distinction entre objets ethnographiques et objets techniques dépassée ; ce que souligne très bien Paolo Brenni dans le cas de remplacement de pièces : «La restauration fonctionnelle est, pour les instruments contemporains, non seulement discutable mais aussi difficilement praticable. Beaucoup d’éléments, tels que les condensateurs électrolytiques, peuvent se dégrader irrémédiablement, d’autres comme les lampes électroniques ont une durée de vie moyenne. Et encore, dans beaucoup de cas, les logiciels nécessaires à ces appareils ne sont plus disponibles. Une restauration fonctionnelle, si possible, serait dans des cas semblables «une réparation, souvent avec des éléments modernes qui peuvent assurer le fonctionnement «de l’appareil, mais qui serait complètement différente des pièces originales. Donc philologiquement une telle restauration, si on peut encore l’appeler ainsi, ne serait certainement pas souhaitable. Nous pouvons réparer un arc ancien avec une corde de nylon, mais qui ferait ça dans un musée ethnographique?» (BRENNI Paolo, Un siècle d’instruments. La transformation des appareils sceintifique et leur utilisation pendant le XXe siècle, Sartoniana, vol. 14, Paris, 1997)

 

 

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