Machination esthétique

L’entrée dans un laboratoire est très proche de l’entrée dans un atelier de peintre, qui donne lieu à l’apprentissage de toute une série de schèmes et de techniques.” Pierre Bourdieu, 2001

Permettez-moi de vous répéter ce que je vous disais ici : traitez la nature par le cylindre, la sphère, le cône (…)” Cezanne

La “beauté” fonctionnelle :

Peut-on dire d’une machine qu’elle est belle comme on le dit d’une jeune fille ou d’une oeuvre d’art ?

Pour un objet technique l’esthétique est liée durant la vie active de l’objet à son efficacité technique ; aussi, la concrétisation technique et le lien de cause à effet entre fonction et forme, pourraient rendre quasi-impensable des perceptions étrangères à la technique. Cette thèse est d’ailleurs relayée par deux grands penseurs de la machine moderne Lewis Mumford et Gilbert Simondon pour qui la beauté d’une machine se révèle d’autant mieux qu’elle est concrète, sans ornement, lorsqu’elle est toute concentrée dans une fonction, en action à l’endroit du monde qu’elle complète (dans son environnement : le tracteur dans son sillon, la machine de laboratoire au sein de sa cage de Faraday, etc.). “Généralement, tout travestissement d’objets techniques en objets esthétiques produit l’impression gênante d’un faux, et paraît un mensonge matérialisé.” (Simondon, 1958)

Formes/Fonctions :

Être fidèle à l’esthétique d’un objet revient donc à respecter sa fonctionnalité en même temps que d’être initié à une éducation technique puisque son appréciation esthétique ne peut, si l’on s’en tient à ces concepts (nous verrons qu’on ne peut s’y résoudre dans le cas d’un objet technique patrimonial), être l’apanage de la simple perception et ses mécanismes socio-culturels.  “La machine s’enorgueillit du flambant neuf plutôt que de l’antique.” nous dit Lewis Mumford (1950), or, en plus de cinquante ans, notre perception des machines et notamment des machines de laboratoire a bien changé. Le rapport entre forme et fonction pour l’appréciation esthétique n’est plus exclusif et, sans doute, ne l’a t-il jamais été. S’y ajoute un tas de perceptions étrangères à la technique : il faudrait mesurer combien de Frankeinstein, de Matrix, de Chaplin, de Tati, de Jules Vernes, etc, il faut pour que l’on soit au rayon perceuses de notre magasin de bricolage comme au Louvre ?

Concrétisation et abstraction :

Précisément, la patrimonialisation tend à faire perdre, dans la plupart des cas, ces composantes essentielles : la fonction et l’environnement d’usage (déplacement de l’objet, usures empêchant la remise en fonction, etc.). Ainsi, un objet technique devenu bien culturel à transmettre, ne peut-il être apprécié qu’en deçà de la beauté technique telle que définie par G.Simondon et L.Mumford puisqu’il dys-fonctionne ?

C’est, en vérité, faire fi de toutes les autres fonctionnalités de l’objet, notamment de son fonctionnement patrimonial et balayer tous les sédiments culturels qui changent notre perception des objets techniques, parfois même de manière insoupçonnée (par exemple : l’influence de la bande dessinée, de la science-fiction sur notre perception des objets de sciences, l’influence des avant-gardes artistiques sur la perception des machines, etc.). Les goûts, l’histoire des styles, de l’art (dadaïsme, futurisme, constructivisme, tubisme, etc.) modifie notre regard sur les objets techniques : la dépendance forme/fonction est en fait l’avatar du XXeme de l’esthétique technique. Au XIXeme par exemple, les instruments scientifiques en laiton étaient pour la plupart vernis, ce qui les protégeait de la corrosion et des dégradations et leur conférait un aspect doré : cet aspect recherché n’a aucun rapport avec le dépouillement fonctionnel, le minimalisme formel des objets techniques du XXe siècle finalement proche de l’abstraction, du constructivisme, du futurisme, etc. Par exemple, un vaisseau spatial de 2001 : l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick peut tantôt être apprécié esthétiquement pour son rapport parfaitement égal entre forme et fonction (pas de bruit de propulsion car le son ne se propage pas dans l’espace, etc), mais aussi et dans le même temps pour son abstraction proche des tableaux constructivistes ou futuristes. Concrétisation et abstraction sont presque amis : on ne sait d’ailleurs pas qui imite l’autre.

« Je me promenais souvent dans ma jeunesse dans les rues du vieux Rouen, je vis un jour dans une vitrine une véritable broyeuse de chocolat en action et ce spectacle me fascina tellement que je pris cette machine comme point de départ. » Marcel Duchamp (Ecrits, Marcel Duchamp, p.179)

De plus, l’extraction du contexte et la valeur d’ancienneté des objets techniques ajoutent beaucoup de projections supplémentaires dont ils n’étaient a priori pas solidaires  : comparables à des oeuvre d’art, objets de science-fiction, d’étude, de mémoire, etc.

Un objet strictement technique n’existe pas :

Enfin, il est impossible de savoir sans enquête ce qui préside à la création d’un objet technique. On sait avec la sociologie des sciences et des techniques (Hennion, Latour, etc.) qu’elle ne saurait être uniquement technique, et que différents modes d’existence sont possibles quasi-simultanément : politique, scientifique, économique, fictionnel, esthétique, etc. Auquel cas, on ne peut pas réduire un objet à son fonction technique.

« (…) à une époque donnée, combien de temps pouvez-vous suivre une politique sans aboder le contenu détaillé d’une science ? Combien de temps pouvez-vous suivre le raisonnement d’un scientifique sans devoir y mêler les détails d’une politique ? » Bruno Latour, Joliot : l’histoire et la physique mêlées, Michel Serres (Eléments d’Histoire des Sciences, Bordas). Il s’agit avant tout de pister les différents passages et fonctionnements d’un objet “boîte noire”, auquel on prête des propriétés qu’à première vu, il ne peut contenir. Il n’y a pas d’objet technique qui serait issu d’un univers d’ingénierie pur, tout simplement parce que cet univers n’existe pas.

Les machines scientifiques n’ont pas la même notoriété que le patrimoine industriel (Zola a su y faire!)quoique la science fiction a fait de ces objets les points capitaux des intrigues. On pensera au mythe de l’inventeur fou, des combats homme-machine, aux utopies et contre-utopie, aux arts  d’anticipation aux arts de rétrocipation. Une tendance récente chapeautée par les termes rétrofuturisme, steampunk et archéomodernisme s’explique comme suit : la manière avec laquelle on envisageait le futur au XIXe et XXe siècle (Casarès, Verne, Shelley, Wells, Huxley, etc.) au début de la science-fiction, est rétrospectivement revisitée par certains artistes contemporains tels que Xavier Veilhan, Bob Basset, etc.

Outre cela, on note toujours une notoriété moindre notamment en ce qui concerne le patrimoine scientifique contemporain. On relève tout de même le lancement de la mission de sauvegarde du patrimoine scientifique et contemporain dans de nombreux laboratoires et universités françaises par le Conservatoire national des Arts et Métiers en 2003. L’inesthétisme de nombreuses machines scientifiques et techniques contemporaines est en partie la cause de ce désintérêt. Il faut que les machines acquièrent cette valeur d’ancienneté, cette désuétude tangible pour songer à les conserver et fonder ce que Bertrand Gille nomme « un musée par inertie ».

« Nous manquons de poète technique » G. Simondon

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