Pierre Dac, résistances électriques en dérivation et sans détour

Toutes proportions gardées et mis à part son immortel manque de savoir-vivre – dixit Alphonse Allais – il faut rendre à Pierre Dac ce qui est à lui, et pas à un autre, sans quoi plus rien, ou tout du moins pas grand chose, n’aurait de sens.

A l’instar de son oncle littéraire, assez peu avare en pensées, je dis Blaise Pascal qui, soit-dit en passant, ne pense plus beaucoup (bien qu’il ait parié sur dieu et pour pas cher), faut-il voir en Mr Dac un inventeur ? Si l’on doit à l’auvergnat, la machine à calculer que doit-on à ce timide châlonnais ici loué ?

En vérité – si je puis dire – Dac invente au pluriel et se permet de limoger le singulier pour si peu.

Pour sûr, ce n’est pas le traité de mécanologie qu’il nous lègue mais une variété d’inventions loufoques (en voilà un mot dont il est l’auteur et si peu fier!) dignes des inventions de Pawlowski : Biglotrons, Schmilblicks et autres objets dont l’utilité quotidienne se fait terriblement sentir. Des objets rigoureusement intégraux qui ne servent absolument à rien et peuvent donc, en conséquence, servir à tout.

 

« Dernier-né de la technique expérimentale d’expression scientifique d’avant-garde, le Biglotron est un extraordinaire appareil de synthèse dont la conception révolutionnaire bouleverse de fond en comble toutes les lois communément admises, tant dans le domaine de la physique thermonucléaire que dans celui de la gynécologie dans l’espace. » nous dit Pierre Dac, et il faut le croire.

Il faut écouter aussi les commentaires qu’il fait avec son acolyte F. Blanche sur des aspirateurs, une machine à faire cuire les œufs en suspension pour le Salon des arts ménagers de 1951, etc. Quand il n’invente pas, il se fait historien de la discipline :  » Sans l’invention de la roue, les coureurs du Tour de France seraient condamnés à porter leur bicyclette sur le dos.« 

Auteur de quelques maximes bien ficelées à l’adresse des technophobes de tous bords : « Ce ne sont pas les enfants sur la banquette arrière qui font les accidents, mais bien les accidents sur la banquette arrière qui font des enfants.« 

La technique a, à bien des égards, des accents comiques qu’il a rendu saillants, que beaucoup oublient en dictée. Cependant et en respectueuses condoléances, le Phèdre à repasser peut malheureusement froisser les plus sceptique d’entre vous. Les annonces dans L’Os à moelle sont tout à fait dignes du concours Lepine : « Courroie spéciale en matière plastique extra-lucide pour transmissions de pensées. Le mètre : 190,45. »; de là à ordonner l’attribution post-mortem d’ un prix Nobel pour l’eau en poudre, il n’y a qu’un pas pour l’homme !

Jean Moulin à café, Pierre Dac, résistant apatride, maîtrise aussi bien la mécanique des fluides quantiques et modernes, que la mécanique non moins complexe, de l’humour. Nombre de Schadoks, de minutes de Monsieur Cyclopède par Pierre Desproges, de pitreries linguistiques de Devos, de Gastons, et j’en passe et des meilleurs, se sont essayés à la compréhension de la relativité tout à fait restreinte du rire biglotronesque de Pierre Dac, mais aucun d’eux n’a véritablement réglé sa dette.

On le comprendra, parler ici de Dac et de la technique, c’est d’abord et avant tout, parler d’un sujet qui ne lui était pas plus cher que le sous-prefet d’un parti de rien mais arrivé à tout ; mais c’est aussi et en second, écrire sur un homme qui, s’il ne nous vaut pas tous, en vaut bien un autre. 

J’en veux pour preuve la prose ci-dessous retranscrite d’un littérateur qui répond quand il veut, c’est-à-dire, assez peu souvent, au nom de Dard (d’autant qu’il répond plus souvent au nom d’un commissaire) :

Dire qu’il existe des gens qui préfèrent François Mauriac à Pierre Dac. Comment se peut-ce ? Si je devais écrire une biographie un jour, j’écrirais celle de Pierre Dac. Je voudrais tant expliquer aux cons et aux jeunes l’importance de cet homme dans la pensée moderne. Pierre Dac est à l’esprit d’aujourd’hui, ce que Charles Trenet est à la chanson. Merci Pierre Dac de nous avoir enfoncé tant de portes ! SAN-ANTONIO

La machine n’est pas au centre des pensées et des maximes de feu Dac (désormais au Père-Lachaise et autres assises) mais elle est au même titre que les SS, la confiture de nouille, ou le fox à poil dur, le motif d’un rire qui se perd sans qu’on ait besoin de l’égarer.

Je le dis, il faut louer cet homme, à condition bien entendu, d’en avoir les moyens.

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