Héritage sans testament

Patrimoine scientifique et technique, un projet contemporain – 2010

Auteurs : Catherine Ballé ; Catherine Cuenca ; Daniel Thoulouze

-notes de lecture-

« Notre héritage n’est précédé d’aucun testament » René Char

Cette présente note propose une synthèse des questions et réflexions soulevées par la publication (2010) présentée ci-avant autour du patrimoine technique et scientifique contemporain. Autrement dit : le patrimoine en train de se faire et d’être collecté dans les laboratoires, les universités, les musées, les usines. La publication contient des contributions d’universitaires, de chercheurs et de professionnels, un panorama des opérations, des programmes et politiques mises en œuvre actuellement en France et en Europe. Les interventions portent sur le patrimoine industriel en France, à Lyon notamment, sur la mission de sauvegarde aux arts et métiers, sur le cas de la conservation des machines de grands laboratoires (ex : le CERN), etc.

Les hommes sont contemporains de la civilisation dont ils examinent les vestiges, il en est ainsi de la conservation du patrimoine technique, scientifique et industriel : un patrimoine pour lequel il n’y a pas de directive et qui par conséquent pose problème. D’où l’aphorisme de René Char en exergue de cet article, d’ailleurs perçu comme suit par Hannah Arendt : « Sans testament ou, pour élucider la métaphore, sans tradition – qui choisit et nomme, qui transmet et conserve, qui indique où les trésors se trouvent et quelle est leur valeur – il semble qu’aucune continuité dans le temps ne soit assignée, et qu’il n’y ait, par conséquent, humainement parlant, ni passé ni futur, mais seulement le devenir éternel du monde et en lui le cycle biologique des êtres vivants.” Hannah Arendt, préface à La crise de la culture

La prise de conscience de la perte du patrimoine industriel – qui plus est contemporain -est relativement récente ; il en est de même de sa sauvegarde (années 1980 en France). On peut remarquer l’antinomie des termes patrimoine et contemporain. Cette prise de conscience et cette nécessité mémorielle sont corollaires d’une inflation patrimoniale. Tous objets, toutes structures matérielles/immatérielles sont susceptibles d’être patrimonialisés ; les valeurs accordées (historique, support d’innovation, pédagogique, esthétique, ancienneté, commémorative, etc.) chères à Aloïs Riegl pouvant nous éclairer – après mise à jour du Culte moderne des monuments (1905). L’objet technique ne doit pas être présenté comme un cadavre mais comme un témoin des innovations, témoin d’un renouvellement perpétuel de la connaissance. Ainsi, la préservation sur une base nostalgique est obsolète.

« Faut-il pour s’attacher aux choses, être brutalement menacé de les perdre ?  » Louis Bergeron

Un des desseins est de réconcilier humanité et science, départ indispensable d’une pédagogie de la culture technique, ce que d’aucuns qualifient d’exigence civique (notamment, l’histoire aux travers des objets comme appui aux débats éthiques d’aujourd’hui). Le terme culture technique remonte aux années 1950 avec la revue Techniques et Civilisations et aux années 1960 avec Technology and Culture, mais c’est le Centre de Recherche sur la Culture Technique en France, fondé par Jocelyn de Noblet, qui œuvra le plus à en clarifier les contenus dans sa revue Culture technique.

La culture technique a cependant, plus loin dans le passé, connu d’autres heures de gloire. On notera, en ce sens, le rôle des grandes expositions universelles (galeries de machines, etc.), la valorisation de certains personnages historiques dans le cas de l’industrie, la création de type littéraire – Zola, etc. Le postulat est simple : la culture est l’art de transmettre ; aussi, faut-il transmettre les objets, supports de cette culture. Dans le cas du patrimoine industriel, technique et scientifique, l’affaire se heurte à différents problèmes : la France ne peut tout entière devenir un musée. On ferme une usine, on ouvre peut-être trop souvent un musée (deux choix de reconversion usités : écomusées, ou musée de la techniques et de l’industrie) ; cela mérite réflexion car faut-il rappeler que ce patrimoine est bâti sur des hommes, des luttes ! Il faudrait dire : malheureusement, il faut un musée. [Le cas d’Uckange donne sur ce point raison]

« Le fétichisme du patrimoine représente l’idéologie de sociétés vieillies, en congé de l’histoire. L’importance prise par cette idéologie laisse apparaître un phénomène inquiétant, le vrai malaise dans la civilisation : les sociétés européennes hésitent, quant à leur avenir, entre le statut de parc d’attractions et celui de maison de retraite. » Robert Redeker

« C’est là tout le symbole ! Le XIXe siècle investissait les palais désertés par les princes pour y implanter ses musées ; aujourd’hui c’est dans les usines vides d’ouvriers que l’on expose les œuvres des hommes » Editorial de Gérard Coulon, Musées et collections publiques en France n°203

Quelques repères :

2003 : lancement de la mission de sauvegarde du patrimoine scientifique et contemporain au musée du Conservatoire national des Arts et Métiers. Celle-ci commence avec l’université de Nantes (mission menée par Catherine Cuenca afin de repérer le patrimoine de l’institution et de le valoriser auprès du public), suivi d’une extension au niveau national avec des missions précises. (Patstec)

L’inventaire général, à renfort de photographies, enregistre la mémoire du patrimoine industriel [Base nationale Palissy pour les machines (voir article)].

Quelles questions, quels problèmes quant à la sauvegarde de ce type de patrimoine ?

Comment procéder à une sélection d’objets ? Comment les trier ? Comment les replacer dans leur contexte d’origine ? Comment les valoriser ? Comment sauver les témoignages humains ? Comment favoriser l’innovation technique, scientifique par les objets du passé ? Comment préserver ? Comment restituer l’ensemble au chercheur aussi bien qu’au grand public ? Doit-on privilégier la matérialité de l’instrument, ou sa fonction ? L’obsolescence des objets ? [ l’obsolescence des dispositifs les muséifie de fait ; « musée par inertie » Bertrand Gilles] Quels statuts juridiques des objets (statuts distincts) ? Comment passer d’une activité économique et/ou scientifique à une activité culturelle ? Qu’en est-il de la limite de taille des objets conservés, des machines de production notamment ? [certaines associations gèrent la préservation du patrimoine (qui par sa taille) ne peut entrer dans les musées].

Le cas des machines gigantesques du CERN : la mission de Conservation et sauvegarde du patrimoine scientifique contemporain, mis en place par le CNAM, s’étend à ce laboratoire européen de recherche. Affaire à suivre.

Exemples et liens  :

Claude Lévêque – Tous les soleils, MultiVision nocturne in situ Parc du haut-fourneau U4 Uckange – 2008

Spectacle Une machine et des homme, dont l’acteur principale est la machine (EDF, Electropolis)

Mémoire orale de l’industrie et des réseaux

The hellenic archives of scientific instruments

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