Sisyphe heureux : mécaniques et jeux

Posted on octobre

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Le jeu sisyphéen de Rotozaza n°1 (1967) de Jean Tinguely

« In girum imus nocte et consumimur igni » Palindrome de Virgile : «nous tournons en rond dans la nuit, et sommes consumés par le feu» 

Parler de jeu quant à l’ oeuvre Rotozaza n°1 de Jean Tinguely, c’ est évoquer les deux définitions possibles du terme : l’ une comme activité libre qui tend vers la distraction, l’ autre, correspond aux degrés de liberté accordés aux liaisons entre les pièces d’ un mécanisme. Dans les deux cas, il s’ agit d’ une marge de manoeuvre, de la manifestation plus ou moins absolue, de la liberté (humaine ou mécanique). C’ est, en d’ autres termes, du hasard qu’ il s’ agit, celui qui dans les oeuvres de Tinguely décide du mouvement de l’ oeuvre, quoiqu’ il puisse être réfléchi. Le public venant s’ ajouter aux hasards de la machine, au jeu des pièces entre elles, vient avec lui, la multiplicité des modes de jeu, et par là le hasard des actions possibles sur et avec l’ oeuvre. 

Cependant, là où nous parlons de liberté, et c’ est peut-être là une particularité des oeuvres de Tinguely, nous pouvons successivement et/ou dans le même temps y voir les ressorts de l’ addiction, du servage. Lorsque le jeu des pièces mécaniques entre elles, répétitif, farcesque et caricatural, vise, par exemple, à lancer un ballon n’ importe où, lorsque cette mécanique est concentrée en une action toute inutile –soit qui peut être accomplie par l’ homme sans le secours de la machine (par exemple : lancer un ballon), et consistant en des rouages démesurés pour faire tourner, selon l’ expression de Tinguely « deux cacahouètes dans un bol de lait »- alors, elle est image du servage capitaliste. De plus et a fortiori, la machine, puis qu’ elle met en jeu intrinsèquement et esthétiquement de fortes puissances, pour un travail sans valeur ajouté, elle peut apparaître dérisoire – machine à dépense, paradoxalement, dans l’ esprit de Tinguely, libre. Machine réduite à l’ inutile, survivant de son travail, facteur et condition de sa propre mort ; plus image de l’ ouvrier détrôné par la machine à l’ ère industrielle, et donc soumis à suivre sa cadence inhumaine. Rotozaza n°1 sarcastique, sortie de l’ usine et débarquée dans les musées, exécute une danse macabre à laquelle elle invite les enfants, caricaturant l’ humanité qu’ elle a réduite à son rythme tout en prônant l’ avoir libérée des rudes efforts. C’ est précisément les machines industrielles qui firent le retour des enfants à l’ usine en place et temps des jeux : libéré des besoins musculaires, ils seront enchaînés à la mécanique ainsi que leurs parents, devenant homme-outil de la machine, digérés et confondus avec elle à l’ image de Charlot dans Les Temps modernes, automatisés en une tâche, empiler des cageots en sortie de tapis, vérifier un boulon toutes les secondes et en l’ occurrence, renvoyer les ballons en entrée de chaîne, soit dans la trompe de la sculpture. C’ est donc précisément le jeu entre les pièces mécaniques, soit, ce que la machine ne peut contrôler, qui va nécessiter l’ adjonction des hommes, des enfants à son rythme effréné. Le jeu mécanique est là véhicule d’ esclavage ; quoique Rotozaza n°1 est élevée au rang de partenaire de jeu, mesurant ainsi l’ homme à la machine. 

Sous l’ aspect drolatique du jeu engendré par les ballons, nous parlons alors d’ addiction : la machine bruyante ponctue le déroulement du jeu, tel que l’ eût fait un arbitre et son sifflet, les ballons sont projetés partout ; aussi, même celui qui ne participe pas, doit pour s’ en dégager, reculer pour ne pas être percuté par les projectiles. Côté enfant, on joue de bon coeur, on s’ accroche à la trompe, on enfourne les ballons, on attrape ; l’ essentiel étant dans le jeu pour eux, Tinguely ne dit-il pas des enfants qu’ ils sont ses meilleurs critiques. Le «fort-da» de Freud, dans Au delà du principe du plaisir, propose une étude d’ un jeu répétitif et obsessionnel d’ un enfant : une bobine lancée en criant «o-o-o-o», soit «Fort», en français «Partie» et «Da» à son retour ; vengeance du va-et vient de sa mère, il apparaît aussi, en tant que jeu, vecteur d’ érotisme et de pulsion de mort : être là ou n’ être plus. Pour les adultes, il s’ agit de divertissement pur, avec sa couleur péjorative : occuper le temps libre, détourner de l’ essentiel. Aussi peut-on dire, qu’ il s’ agisse de jeu au sens mécanique, ou au sens d’ activité, cela comporte à la fois, comique et d’ émancipation d’ un côté et de l’ autre, une addiction (d’ obsession) et une forme de servage, fut-il volontaire. Montaigne l’ eût dit plus simplement : « la plupart de nos vacations sont farcesques. » Albert Camus dans Le Mythe de Sisyphe, termine son essai par une phrase désormais célèbre : « Il faut imaginer Sisyphe heureux ». L’ homme condamné à rouler un rocher en haut d’ une montagne, n’ achève jamais son supplice, puisque la pièce retombe sous son propre poids. Homère raconte que Sisyphe avait enchaîné la mort, n’ est ce pas là un des traits des oeuvres du sculpteur Bâlois. Notons que sur un carton d’ invitation de la Galerie Alexandre Iolas, Jean Tinguely disait de son oeuvre : « Rotozaza, le jeux sisyphéen, la participation – l’ intégration du public dans la sculpture, 1967, La joie – etc. » ; n’ est-ce pas reprendre en superposant dans la même énumération les mots « sisyphéen » et « joie », la formule de Camus. N’ est-ce pas à la fois un supplice joyeux et un jeux cynique ? L’ absurde. 

Nous retrouvons ce sens commun avec de nombreuses sculptures de l’ artiste fribourgeois : les Méta-matics, les machines à dessiner, le toboggan du Cyclope, le Crocrodrome, les courses avec les sculptures, les parades, etc. 

Le jeu fait partie intégrante de l’ oeuvre, dans le cas de Rotozaza n°1 ; sa remise en mouvement revient donc en une démonstration, à chaque fois renouvelée de la règle, induite par la forme et le mouvement de la sculpture. Détaillons ceci : La couleur des ballons, puisque ceux-ci sont vifs laisse présager, dans l’ esprit d’ un enfant comme dans celui d’ un adulte, une possibilité de jeu : le ludique par la couleur. Plus encore que ceci, le fait qu’ ils soient industriels, soit en caoutchouc coloré, évoque, même chez l’ enfant, une production en dehors de la sphère de l’ art telle qu’ on l’ entend, et donc, pouvant être touchée, manipulée. Et enfin, plus encore que tout cela, ceci est une évidence : la forme sphérique suppose que l’ objet peut rouler et est donc, un élément de ce que l’ on nomme avec raison « balles, ballons, boules, etc. » connus depuis que l’ humanité existe. 

La trompe de la sculpture suppose elle aussi, qu’ il faille la remplir : son extrémité étant ouverte et plus grande. Celle-ci, grand entonnoir, forme l’ un des principes du jeu de Rotozaza n°1 : remplir la machine des ballons qu’ elle va lancer sans plus-value. 

Le mouvement de la sculpture, tournant ainsi qu’ un manège, participe au jeu notamment par le biais de son dispositif de tir, sorte de mini catapulte, de mini baliste ; c’ est le lot commun de nombreux jeu que de reproduire en plus petit, en moins complexe, les engins existants dans le monde réel/adulte : nous pensons aux petites voitures, aux petits tracteurs (dont une roue de ce jouet fait office d’ écrou sur la sculpture) mimant un monde plus grand. Peut-on cependant réduire la sculpture à un jouet ? Non, car sa couleur noire, la faux, le bruit qu’ elle émet, tambour militaire et funèbre, ce qu’ elle connote gravement sont des ressorts plus cyniques, plus macabres. Elle est une guillotine à ballons, fruit de la Terreur, osons le mot : la mort.

Figure aussi du leurre tel que le définit Leroi-Gourhan, voyant en lui « un organe de séduction [sympathie ou gourmandise], toujours complété par un organe meurtrier ».

 

Duchamp se montra fort intéressé, comme nous l’ avons vu, par les oeuvres de l’ artiste : ce joueur d’ échec et précurseur de l’ art contemporain a t-il vu Rotozaza n°1 ? Y aurait-il vu le moyen d’ accéder à la cime de l’ homme par le jeu, et son corolaire, l’ addiction ? L’ imprécision voulue entre les pièces, entre les mouvements de l’ oeuvre, visant à détruire à court terme l’ oeuvre n’ est pas sans rappeler la volonté destructrice des enfants brisant leur jouet, leur « dada » pour voir ce qu’ il cache, ce qu’ il y a derrière. Désossant la poule aux oeufs d’ or, loin d’ en trouver source de faillite, l’ enfant, le destructeur y trouvera source d’ élévation d’ esprit. Le jeu est aussi là. Hommage à New York, Etude pour une fin du monde 1 et 2 et La Vittoria, toutes quatre explosives, incontrôlables et aujourd’ hui disparues ont quelque chose de cela : la poésie du jeu par sa destruction. Rotozaza II et III, respectivement briseuse de bouteilles et d’ assiettes, plus farouchement anticapitalistes que Rotozaza I, quoiqu’ elles n’ associent pas le public à leur entreprise, elles en font une activité solitaire, répétitive et bornée proche du jeu dans ce qu’ il a d’ enfiévré. 

Cet ouroboros, serpent qui se mord la queue, machine réclamant les ballons qu’ elle engendre formant un cercle vicieux et sans fin, est lisible à l’ endroit comme à l’ envers, forme du rire et du ludique, image aussi des yoyos et des palindromes, là où Duchamp excellait : « L’ aspirant habite Javel et moi j’ avais la bite en spirale. » C’ est du jeu de mot, de la contrepèterie, du procédé Pérecien, cette fois, dont il s’ agit. Du va et vient dans le sens de lecture qu’ il partage avec les oeuvres de Tinguely, avec ce que cela comporte de mimétisme sexuel. Finalement, Rotozaza n°1 propose des jeux érotiques, comiques car machiniques et cyniques car inutiles et destructeurs. 

Super ready-made aux allures scatologique, Rotorelief zazatifié, se moquant du monde comme de l’ art ; machine autodestructrice, suicidaire (nous disons cela, sachant que Rotozaza n°1 n’ est pas telle que les oeuvres qui s’ autodétruisent, cependant, sa mécanique, notamment son marteau qui vient frapper la plaque métallique que constitue le dispositif de tir, est une marque de sa dégradation voulue.). L’ oeuvre plus dada que cinétique est révoltée, enfantine, humoristique et place au centre de ses préoccupations, avec sérieux, comme affront à son inutilité : le jeu. 

 
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