La presse Bliss de Gennevilliers

Posted on octobre

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Une presse industrielle érigée en statue :

La ville de Gennevilliers a désormais un totem, celui d’une partie de son histoire qu’est l’industrie automobile : la presse Bliss. Symbole ouvrier s’il en est, une « charge symbolique » mise en lumière sur la place publique par deux artistes contemporains.

L’entreprise automobile Chausson nait en 1907 et mourra en 2007 à Gennevilliers, laissant place à un éco-quartier urbain « Chandon-République ». Entre les deux : plus de 15000 hommes, des ouvriers issus de l’immigration (marocains, algériens, espagnols, portugais,etc.), partenaire de Ford, des luttes sociales, syndicales, fournisseur de la RATP, constructeur des cars « Chausson » et d’un avion monomoteur, sous-traitant Peugeot et Renault, etc. (photographie ci-dessous : Les CRS tentent de pénétrer dans l’usine Chausson occupée, à Gennevilliers [Hauts-de-Seine], en 1975. Photographie de Jean-Claude Seine ; avec la CGT, les ouvriers qui vont occuper l’usine maintiennent une grève de plus de huit semaines)

On peut trouver en ligne l’historique des Usines Chausson (qui furent précédées par les cycles Chenard et Walker, rachetés par Chausson) : historique ; délaissant son agriculture, l’industrie automobile et portuaire fondera l’identité, si l’on peut dire, de la ville.

Un autre documentaire intéressant de Louis Daquin intitulé Naissance d’une cité, Gennevilliers (on notera les nombreuses machines filmées)  :  documentaire ici. On peut y voir la presse Bliss en fonctionnement (09:09) sur une musique aux paroles évocatrices, sinon mièvres : « Dans les yeux des enfants de Gennevilliers Un coin de ciel bleu, s’est débarbouillé. Le ciel bleu se défend, mais il va briller Dans les yeux des enfants de Gennevilliers. On s’est battu pour les roses et le pain Pour pouvoir un jour leur remettre enfin Dans le cœur, dans les mains, dans le fond des yeux Le bonheur d’un lendemain construit pour eux.« 

Lors de la démolition de l’usine, la ville conserve la presse en question (sur 5 Presses Bliss, et plusieurs d’autres marques qui sont aujourd’hui en fonction en Inde), une presse d’emboutissage « Bliss » de 155 tonnes et 7 mètres de haut. En hommage aux générations « Chausson », la municipalité décide de l’installer près de l’ancienne entrée des usines et confie sa valorisation esthétique (et symbolique) à deux artistes, Michel Verjux et Philippe Daney (l’originalité du projet tient dans ce dernier point, c’est cela qui a attisé mon intérêt) respectivement : plasticien et architecte-designer.

La presse Bliss ?

   Nom : presse double effet Bliss dite Toledo Bliss
   Description : machine  électrique automatique, à emboutir par pressage destinée à donner une forme à une tôle plane. Elle se compose d’un bâti fixe et d’une partie mobile se déplaçant verticalement. Les points de frappes sont garnis de formes adaptées au modèle voulu.

   Lieu de fabrication : Paris (notons que Bliss n’existe plus depuis 2011) ; Bliss etait basée à Saint-Ouen.

   Mise en service : 1938
   Date d’arrêt de la production : 2000
   Matériaux : fonte, acier
   Encombrement au sol : 2,2 x 4,2 mètres
   Hauteur : 7 mètres
   Poids total : 155 tonnes.

   Inscription : Bliss Toledo, Toledo 796 à 132 fondue en relief peint

   Numéro Inventaire : IM92001575

Ici, une vidéo du fonctionnement d’une presse similaire : une press bliss en mouvement

Plus d’informations sur la Presse Bliss : site de Gennevilliers

Une autre Press Bliss sert d’exemple à cet article disponible ici : Les techniques numériques et l’histoire des techniques. Le cas des maquettes virtuelles animées

Cette presse placée dans l’espace public a fait l’objet d’un séminaire, dont les enregistrements sont disponibles : Une machine après l’industrie : la presse Chausson de Gennevilliers comme monument urbain, support de quelle mémoire ? Gonery Libouban, directeur de la Culture, Ville de Gennevilliers ; ce même site de l’Université Paris 1, propose les enregistrements nombreux de séminaires sur les machines.

Cet « objet de mémoire » aux couleurs vives (jaune, rouge) laissant ses anciennes comparses au travail sera donc mis en lumière. Les ajouts (éclairages des recoins mécaniques et techniques de la machine) de Verjux et Daney en réponse à la commande publique font que désormais la presse, témoin des luttes sociales, des populations ouvrières, sera soumise à l’appréciation esthétique, à la faculté de juger, mais sera désormais un immense sémaphore inévitable du passé (vivant si l’on peut dire). Notons que cette adaptation poético-artistique a fait débat au sein de Gennevilliers au sujet des « boîtes à reliques » des deux mêmes artistes (œuvres réalisées dans la foulée de la Presse Bliss), constituées d’objets, d’outils de matières sur la friche de l’usine. Les ouvriers ont fait valoir leur matérialisme et leur sens des réalités démystifiées, hors religion et par là, leurs réticences face au terme de « relique », auquel on va substituer celui de « mémoires ».

Le discours d’innauguration en 2011 par le maire de Gennevilliers, Jacques Bourgoin, évoque très bien le sens politique et social donné à cette machine, dont la « mise en mémoire » si elle n’est pas parfaite, est au moins notable pour qui s’intéresse au patrimoine industriel et a fortiori, aux machines.

Un autre article paru dans Le Parisien en 2008, par un ancien ouvrier « Chausson », Alain Martinez est encore plus parlant : « PLUS RIEN ne subsiste de l’usine Chausson, avenue Gabriel-Péri dans le centre-ville de Gennevilliers. Démolie en 2007, l’usine, qui a marqué un siècle d’histoire économique et sociale de la commune et du département, ressemble désormais à un terrain vague et poussiéreux de 7 ha, entouré de murs et de barbelés (voir encadré). Seule vestige des ateliers, une énorme presse de marque Bliss, qui trône dans un coin, témoigne de l’activité de l’usine. Ici, de 1936 à 2006, des milliers d’ouvriers ont transpiré. Ils étaient tôliers, peintres, tourneurs, ajusteurs, soudeurs, modeleurs, menuisiers. Ils ont fabriqué des carrosseries Chenard et Walker, des radiateurs pour véhicules militaires, des cars, des réfrigérateurs, le J9 de Peugeot, le C35 de Citroën, le Trafic de Renault. Leur usine a été rasée, mais leur mémoire reste intacte. « On travaillait au milieu du bruit, de la poussière, de l’amiante » « Ce que font désormais les machines, nous, on le faisait avec nos bras », évoque Medhi Chellah, 58 ans, ancien ouvrier des chaînes de Chausson-Gennevilliers » Chausson, c’était Germinal

Autre œuvre à Gennevilliers, autre phare : Papa Kub de Yann Kersalé, fils d’un ouvrier « Chausson ».

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